Quand l’intelligence artificielle apprend à surveiller l’environnement avec sobriété
La première édition du Grand Prix européen pour une intelligence artificielle responsable et durable distingue une approche singulière de l’innovation technologique. Doté de 100 000 euros, ce prix remis par la Fondation Sopra Steria et l’Institut de France récompense Silvia Conforto, professeure de bio-ingénierie à l’Université Rome III, pour un projet qui associe intelligence artificielle, capteurs miniaturisés et observation environnementale de terrain.
Baptisé Intelligent Volatile Environmental Sensing, ou IVES, ce programme de recherche propose une manière originale de collecter et d’analyser des données sur les concentrations de CO₂. Son principe repose sur l’utilisation de capteurs miniaturisés, non invasifs, installés sur des pigeons capables de parcourir naturellement les espaces urbains et périurbains. Au fil de leurs déplacements, ces oiseaux recueillent des données géolocalisées en temps réel, permettant de produire une cartographie fine des concentrations de dioxyde de carbone.
L’intérêt du projet ne réside pas seulement dans son caractère inédit. Il tient aussi à sa sobriété. À l’heure où le développement de l’intelligence artificielle, notamment générative, soulève de nombreuses interrogations sur la consommation d’énergie, les infrastructures nécessaires et l’empreinte environnementale du numérique, IVES explore une autre voie. Le projet cherche à concilier performance scientifique, utilité climatique et faible impact énergétique.
La plateforme mise au point par l’équipe de Silvia Conforto combine plusieurs types de données. Les capteurs embarqués collectent des informations environnementales et géolocalisées, mais aussi des données biomécaniques relatives au vol des pigeons. Ces informations permettent d’analyser leur comportement, leurs trajectoires et leur dynamique de déplacement avec une précision accrue. L’intelligence artificielle intervient ensuite à plusieurs niveaux : calibration des capteurs, vérification de la fiabilité des mesures, production de cartes de concentration de CO₂ et anticipation de l’évolution de ces concentrations.
Ce croisement entre données environnementales, géolocalisation et usage des sols permet de mieux comprendre la répartition des émissions. Il peut aussi contribuer à identifier les zones où les concentrations sont les plus élevées, notamment dans les espaces urbains denses ou les zones périurbaines exposées. À terme, de telles informations peuvent éclairer les politiques climatiques locales, en donnant aux décideurs des éléments plus fins pour orienter leurs actions.
L’approche d’IVES s’inscrit dans le champ de l’IA dite frugale. L’objectif n’est pas de multiplier les traitements lourds ni de dépendre de systèmes énergivores, mais de concevoir des modèles prédictifs capables de fonctionner avec une consommation limitée de ressources informatiques. Cette orientation donne au projet une portée particulière : il ne s’agit pas seulement d’utiliser l’intelligence artificielle pour observer l’environnement, mais de le faire en limitant autant que possible l’impact des outils mobilisés.
La distinction accordée à Silvia Conforto met également en lumière le rôle croissant de la recherche européenne dans la construction d’une intelligence artificielle plus responsable. Professeure de bio-ingénierie à l’Université Rome III, où elle occupe aussi les fonctions de vice-rectrice chargée du transfert de technologie, la chercheure travaille depuis plusieurs années sur le traitement du signal, les systèmes de capteurs intelligents et les technologies portables. Ses premiers travaux portaient sur les signaux biomédicaux, l’analyse du mouvement humain et le contrôle neuromusculaire. Ses recherches se sont ensuite orientées vers les capteurs bio-intégrés appliqués à l’environnement.
Cette trajectoire illustre une évolution majeure : le passage d’une recherche centrée sur les signaux du corps humain à des dispositifs capables d’observer les milieux vivants et les environnements urbains. Avec plus de 230 publications scientifiques, Silvia Conforto fait partie des figures reconnues de la bio-ingénierie internationale. Elle pilote également plusieurs projets interdisciplinaires et a coordonné de nombreux travaux nationaux et internationaux, souvent en lien avec des partenaires industriels.
La création de ce Grand Prix traduit une préoccupation plus large. L’intelligence artificielle transforme déjà les organisations, la recherche, l’industrie et les usages quotidiens. Mais cette progression rapide rend nécessaire une meilleure compréhension de ses conséquences environnementales et sociétales. Les méthodes permettant d’évaluer précisément l’impact environnemental de l’IA restent encore en construction. Les référentiels stabilisés manquent, alors même que les besoins de calcul, de stockage et d’entraînement des modèles se développent fortement.
Dans ce contexte, soutenir des travaux scientifiques capables de mesurer, évaluer et réduire ces impacts devient un enjeu central. L’intelligence artificielle peut contribuer à la transition écologique, mais elle doit aussi être interrogée dans ses propres conditions de production et d’utilisation. Le projet IVES illustre cette double exigence : utiliser l’IA pour mieux comprendre les phénomènes environnementaux, tout en construisant des systèmes plus économes et adaptés aux réalités du terrain.
La Fondation Sopra Steria, abritée à l’Institut de France, inscrit cette initiative dans une démarche plus large de mise du numérique au service de l’humain et de l’environnement. Créée en 2001, elle soutient des projets solidaires dans les domaines de l’éducation, de l’inclusion sociale et de la préservation de l’environnement. Le choix de récompenser un projet consacré à l’IA frugale appliquée au suivi environnemental souligne la volonté d’encourager une innovation qui ne se limite pas à la performance technologique, mais prend aussi en compte son utilité sociale et écologique.
À travers cette première édition, le Grand Prix européen pour une intelligence artificielle responsable et durable met en avant une question appelée à devenir centrale : comment faire de l’IA un outil de progrès sans aggraver les pressions qu’elle prétend aider à mesurer ou à réduire ? IVES apporte une réponse concrète, encore expérimentale mais prometteuse. En associant capteurs bio-intégrés, analyse en temps réel, modèles prédictifs sobres et observation fine du CO₂, le projet ouvre une voie originale pour surveiller l’environnement autrement.
Dans un paysage technologique souvent dominé par la course à la puissance, cette distinction rappelle qu’une autre innovation est possible. Une innovation plus attentive aux ressources, plus proche du terrain et davantage orientée vers l’intérêt général.



