Bilan carbone, les entreprises françaises face au défi du passage à l’action
La réalisation d’un bilan carbone semble marquer le pas dans les entreprises françaises. Cette évolution ne signifie toutefois pas nécessairement que les organisations abandonnent leurs ambitions climatiques. Elle révèle plutôt une concentration des démarches parmi les structures les plus engagées, qui cherchent désormais à mieux mesurer leurs émissions indirectes, à fiabiliser leurs données et à inscrire leurs objectifs dans des trajectoires de réduction plus structurées.
La troisième édition du Baromètre Bilan Carbone® et Stratégie Climat 2026 de Greenly repose sur les réponses de 267 entreprises françaises de toutes tailles et issues de différents secteurs. L’étude couvre des grands groupes, des entreprises de taille intermédiaire, des PME et des TPE. Elle s’intéresse notamment à la mesure des émissions, à la place du Scope 3, aux moyens financiers consacrés à la décarbonation et à l’utilisation des outils numériques dans les démarches environnementales.
Moins d’entreprises déclarent avoir réalisé un bilan carbone
En 2025, 67,4 % des entreprises interrogées déclarent avoir réalisé un bilan carbone, contre 86 % lors de l’édition précédente. Cette baisse doit cependant être interprétée avec prudence. Les éditions 2024 et 2026 reposent sur des échantillons différents, respectivement composés de 210 et de 267 entreprises. Les résultats permettent donc d’identifier des tendances, mais pas d’établir une comparaison statistique parfaitement constante.
Cette diminution apparente s’accompagne par ailleurs d’une progression de la profondeur des démarches menées. Parmi les entreprises ayant réalisé un bilan carbone, 70,9 % affirment désormais couvrir l’intégralité de leur Scope 3.
Cette catégorie rassemble les émissions indirectes produites tout au long de la chaîne de valeur. Elle peut notamment inclure les achats de biens et de services, les déplacements professionnels, le transport des marchandises, l’utilisation des produits vendus, les investissements ou encore la fin de vie des équipements.
Le Scope 3 représente souvent la part la plus importante de l’empreinte carbone d’une entreprise. Il est également le plus difficile à mesurer, car il repose sur des informations provenant de nombreux fournisseurs, partenaires et clients.
Des ambitions climatiques encore élevées
L’étude montre également que les entreprises interrogées conservent des objectifs climatiques importants. Plus de 70 % déclarent disposer d’une trajectoire de réduction des émissions alignée sur l’Accord de Paris.
Cette proportion témoigne d’une volonté d’inscrire la stratégie climatique dans une perspective de long terme. La mesure des émissions n’est donc plus systématiquement considérée comme une opération isolée. Elle tend à devenir le point de départ d’un processus plus large associant diagnostic, définition d’objectifs, suivi des résultats et mise en œuvre d’actions de réduction.
Les entreprises doivent également composer avec le développement des exigences réglementaires en matière de durabilité. Parmi les répondants, 39,6 % indiquent être officiellement soumis cette année à la directive européenne CSRD, qui encadre la publication d’informations relatives aux enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance.
Le baromètre examine aussi l’appropriation d’autres cadres, notamment la norme volontaire VSME destinée aux entreprises non cotées ainsi que la taxonomie européenne, qui vise à identifier les activités économiques pouvant être considérées comme durables.
Des objectifs qui ne disposent pas toujours des financements nécessaires
Le principal décalage observé concerne les moyens financiers mobilisés. Alors que plus de sept entreprises sur dix affirment disposer d’une trajectoire compatible avec l’Accord de Paris, 34,5 % ne consacrent aucun budget spécifique à leur décarbonation.
Cette absence de financement peut limiter la capacité à transformer les engagements en mesures concrètes. Une stratégie climatique peut nécessiter des investissements dans l’efficacité énergétique, la rénovation des bâtiments, l’évolution des procédés industriels, la mobilité, les achats responsables ou la transformation des produits et services.
Elle suppose également de mobiliser du temps, des compétences et des outils pour collecter les données, suivre les indicateurs et évaluer les résultats. Sans enveloppe dédiée, les objectifs risquent de rester difficiles à traduire dans le fonctionnement quotidien de l’entreprise.
La situation apparaît particulièrement délicate pour les PME. Selon l’étude, 42,1 % d’entre elles ont réalisé un bilan carbone, contre plus de 70 % des entreprises de taille intermédiaire et des grands groupes.
Parmi les PME interrogées, 83,3 % ne disposent d’aucun budget consacré à la décarbonation. Cet écart illustre les difficultés spécifiques auxquelles sont confrontées les petites structures, qui disposent généralement de moins de ressources humaines, financières et techniques pour organiser une démarche climatique complète.
Leur implication reste pourtant essentielle. Les PME occupent une place importante dans les chaînes d’approvisionnement des grands groupes. Leur capacité à mesurer et à réduire leurs émissions influence donc directement la qualité des bilans carbone réalisés par leurs donneurs d’ordre.
La donnée carbone reste largement collectée à la main
La fiabilité des informations constitue un autre point de fragilité. Un tiers des entreprises interrogées ne connaît pas la proportion de données primaires utilisée dans le calcul de son Scope 3.
Les données primaires proviennent directement des activités ou des fournisseurs concernés. Elles sont généralement plus précises que les estimations fondées sur des moyennes sectorielles ou sur des ratios monétaires.
L’absence d’information sur leur origine peut compliquer l’évaluation de la qualité du bilan carbone. Elle peut également rendre plus difficile le suivi des progrès réalisés d’une année sur l’autre.
La collecte demeure par ailleurs largement manuelle. Excel constitue encore la principale méthode utilisée par 38,4 % des répondants. Cet outil peut convenir aux premières étapes d’une démarche, mais il montre rapidement ses limites lorsque le nombre de sites, de fournisseurs ou de catégories d’émissions augmente.
Les saisies manuelles peuvent générer des erreurs, des doublons ou des différences de méthode. Elles rendent aussi plus difficile la mise à jour régulière des données et leur utilisation dans les décisions opérationnelles.
L’automatisation apparaît ainsi comme un enjeu important pour améliorer la traçabilité des informations, réduire les tâches répétitives et rapprocher le pilotage carbone des autres outils de gestion de l’entreprise.
L’intelligence artificielle encore peu utilisée dans les démarches RSE
L’intelligence artificielle reste pour le moment peu intégrée aux processus de responsabilité sociale et environnementale. Plus de la moitié des entreprises interrogées, soit 56,4 %, déclarent n’utiliser aucune solution d’intelligence artificielle dans ce domaine.
Les attentes portent notamment sur l’automatisation du mapping comptable. Cette fonction consiste à associer les données comptables et les catégories de dépenses aux facteurs d’émission correspondants afin de faciliter l’estimation de l’empreinte carbone.
L’intelligence artificielle pourrait également contribuer au classement des données, à la détection des incohérences ou à l’identification des postes d’émissions les plus significatifs. Son utilisation ne dispense toutefois pas les entreprises de vérifier la qualité des données et la pertinence des méthodes employées.
Passer du diagnostic à une stratégie pilotable
Depuis 2022, le baromètre suit la manière dont les entreprises françaises mesurent, organisent et réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre. Les résultats de 2026 suggèrent que la réalisation d’un bilan carbone ne suffit plus à caractériser la maturité climatique d’une organisation.
Les entreprises les plus avancées cherchent désormais à couvrir l’ensemble de leur chaîne de valeur, à améliorer la précision des informations utilisées et à intégrer leurs engagements climatiques dans leurs décisions économiques.
Trois priorités se dégagent à l’approche de 2027. La première consiste à renforcer la qualité et la traçabilité des données liées au Scope 3. La deuxième concerne l’accompagnement financier et méthodologique des PME. La troisième porte sur le développement d’outils d’automatisation capables de faciliter la collecte et le pilotage des données.
Le principal défi sera désormais de rapprocher les ambitions affichées des moyens réellement disponibles. Pour devenir opérationnelle, une trajectoire de réduction doit être financée, accompagnée d’indicateurs fiables et intégrée aux décisions de l’entreprise. Le bilan carbone constitue une étape indispensable, mais il ne produit d’effets que lorsqu’il débouche sur des actions mesurables et suivies dans la durée.


