Interview exclusive de Léonard Grynfogel (CEO de la start-up Luniwave)
Terre-Futur
Les restrictions d’eau arrivent désormais de plus en plus tôt dans l’année. Le tourisme entre-t-il dans une nouvelle période de tensions avec les territoires ?
Léonard Grynfogel
Oui, clairement. Et le sujet n’est pas seulement écologique, il devient territorial et social.
Quand un habitant voit qu’on lui demande de ne pas arroser son jardin, de limiter certains usages, ou qu’unecommune communique sur la sobriété, il peut très mal vivre le fait que, dans le même temps, un établissement touristique continue à donner une impression d’abondance totale.
Donc oui, on entre dans une nouvelle période. Pas forcément une guerre entre touristes et habitants, mais une période où le tourisme va devoir prouver qu’il contribue à la solution, et pas seulement qu’il consomme uneressource locale.
Terre-Futur
L’hôtellerie peut-elle devenir le prochain secteur montré du doigt dans la crise de l’eau ?
Léonard Grynfogel
Oui, elle peut. Pas forcément parce qu’elle serait le plus gros consommateur d’eau en volume absolu, mais parce qu’elle est très visible symboliquement.
Le risque pour l’hôtellerie, ce n’est pas seulement de trop consommer. C’est de donner l’impression que rien ne change pendant que tout le monde fait des efforts.
Un hôtel, c’est l’image du confort : grandes douches, linge lavé très régulièrement, piscines, spas, pression d’eau parfaite, climatisation, service permanent. En période normale, c’est ce que le client vient chercher. En période de tension sur l’eau, ça peut devenir un symbole d’excès.
Terre-Futur
Pourquoi un client d’hôtel consomme-t-il beaucoup plus d’eau qu’à son domicile ?
Léonard Grynfogel
Parce qu’à l’hôtel, on ne consomme pas de la même manière, chez soi, on paie ses factures, on a ses habitudes, on connaît son environnement.
À l’hôtel, on est dans une logique de déconnexion. On a payé pour une expérience, donc inconsciemment on s’autorise davantage.
Il y a aussi un effet psychologique très fort : quand la ressource est invisible, illimitée et incluse dans le prix, elle perd sa valeur perçue.
Terre-Futur
Les hôtels investissent dans la data, les capteurs ou l’IA. Mais ces outils peuvent-ils réellement être efficaces s’ils ne modifient pas les comportements concrets ?
Léonard Grynfogel
Non, pas vraiment. La data seule ne réduit rien.
Elle permet de comprendre et d’identifier les dérives. C’est indispensable.
Mais si derrière, elle ne change ni les décisions opérationnelles ni les comportements clients, elle reste un tableau de bord de plus.
Dans l’hôtellerie, une grande partie de la consommation se joue dans des moments très concrets : la douche, leménage, le changement du linge, l’arrosage, la piscine, la cuisine.
Donc la vraie question est : comment est-ce que la technologie agit sur ces moments-là ?
La data n’a d’impact que si elle descend jusqu’au geste. Sinon, on mesure très précisément un problème qu’on ne change pas.
Terre-Futur
Comment réduire fortement la consommation d’eau sans donner aux clients le sentiment d’une contrainte ?
Léonard Grynfogel
Il faut sortir de l’opposition classique : soit on laisse tout ouvert, soit on impose des restrictions.
Entre les deux, il y a une troisième voie : l’incitation positive. C’est-à-dire donner au client un rôle actif, maissans le punir. On lui dit : “Si tu fais mieux, tu es reconnu, valorisé, récompensé.”
C’est très différent psychologiquement, là ou la contrainte crée de la résistance, la récompense crée de l’adhésion.
Ensuite, il faut que les efforts soient simples. Le client ne veut pas lire une charte environnementale de trois pages dans sa chambre.
Et surtout, il faut préserver la qualité perçue. Un hôtel ne peut pas vendre de la frustration.
Terre-Futur
À plus long terme, la crise de l’eau peut-elle obliger tout le secteur touristique à revoir son modèle ?
Léonard Grynfogel
Oui, et je pense que ça a déjà commencé.
Pendant longtemps, le modèle touristique reposait sur une promesse assez simple
: plus de confort, plus de services, plus d’équipements, plus d’expérience. Mais dans un monde où l’eaudevient une ressource sous tension, cette promesse doit évoluer.
Le sujet ne sera pas seulement : “Est-ce qu’un hôtel est rentable ?”
Mais aussi : “Est-ce qu’il est accepté localement ? Est-ce qu’il est compatible avec les ressources du territoire ? Est-ce qu’il peut continuer à opérer dans dix ans sans être perçu comme un problème ?”
C’est particulièrement vrai dans les zones touristiques, où la pression est double : il y a les habitants, les pics de fréquentation, les infrastructures, et parfois des ressources déjà fragiles.

