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Des savoirs kogis au chevet de territoires français fragilisés

À l’automne 2026, une délégation du peuple autochtone kogi parcourra plusieurs territoires français et suisses afin de confronter sa connaissance ancestrale du vivant aux analyses de scientifiques, d’agriculteurs, d’élus et d’entrepreneurs. Cette démarche, baptisée Diagnostic Croisé de santé des territoires 3, entend faire émerger de nouvelles pistes face à l’épuisement des sols, au recul de la biodiversité, aux tensions sur l’eau et aux effets du changement climatique.

Organisée par l’association Tchendukua Ici et Ailleurs, cette troisième édition se déroulera entre le 18 septembre et le 13 octobre 2026. Elle s’appuiera sur six sites considérés comme des laboratoires territoriaux, dans lesquels les participants observeront les fragilités locales, confronteront leurs méthodes d’analyse et tenteront d’identifier des actions concrètes de régénération.

Le projet prolonge deux précédents diagnostics menés dans la Drôme en 2018 puis dans le bassin du Rhône en 2023. Ces expériences avaient réuni plus de 4 000 personnes et une cinquantaine de scientifiques. Elles avaient également donné lieu à un documentaire diffusé sur Ushuaïa TV et à la publication d’un ouvrage chez Actes Sud.

Six territoires confrontés à des transformations profondes

Le parcours débutera à La Comtesse, dans le Val Maravel, dans la Drôme. Situé à 1 300 mètres d’altitude, ce domaine de 150 hectares de landes et de forêts apparaît relativement préservé. Il est pourtant fragilisé par la prolifération d’essences invasives et par une perturbation du cycle de l’eau liée à d’anciennes pratiques agricoles. Entre le 18 et le 23 septembre, ce territoire servira de site d’expérimentation pour réfléchir à la résilience des écosystèmes de moyenne montagne et aux pratiques de gestion forestière.

La délégation se rendra ensuite à l’abbaye de Saint-Maurice, dans le Valais suisse, du 24 au 27 septembre. Le travail portera notamment sur la mémoire des lieux, à partir d’une source sacrée, de chemins de pierres associés à une présence celte et de l’histoire spirituelle du site. L’objectif sera d’examiner la manière dont l’histoire d’un territoire peut contribuer à sa compréhension actuelle et à la relation entretenue par ses habitants avec leur environnement.

Du 28 au 30 septembre, le diagnostic croisé fera étape dans le vignoble de Chablis. Deux cents hectares de viticulture conduits en biodynamie sont concernés. Le territoire est soumis à plusieurs difficultés, parmi lesquelles le gel, la sécheresse, le mildiou et l’épuisement des sols. Une parcelle située hors de l’aire d’appellation d’origine contrôlée sera mise à disposition pour mener des expérimentations agroécologiques. Les représentants kogis dialogueront notamment avec le viticulteur Julien Brocard et d’autres agriculteurs.

Le parcours se poursuivra du 1er au 3 octobre en Seine-et-Marne, dans le périmètre du projet de parc naturel régional Brie et Deux Morin. Ce territoire de 96 000 hectares regroupe 82 communes et environ 110 000 habitants. Il concentre plusieurs enjeux liés à la pression urbaine, aux inondations, à l’agriculture et à la perte de fertilité des sols. Le drainage ancien du territoire a également contribué à rendre l’eau moins visible dans les paysages et dans les pratiques d’aménagement.

Entre le 4 et le 7 octobre, la délégation se rendra aux Fontaines de Notre-Dame du Planté, à Quilly, en Loire-Atlantique. Trois sources naturellement radioactives, auxquelles les populations locales attribuent depuis longtemps des propriétés thérapeutiques, seront étudiées. Des physiciens et des radiochimistes du laboratoire Subatech de Nantes participeront aux échanges afin de confronter les analyses scientifiques, les savoirs locaux et la perception kogi de l’eau.

Enfin, les 8 et 9 octobre, le Centre de nanosciences et de nanotechnologies de Paris-Saclay accueillera la délégation. Ce laboratoire du CNRS, qui rassemble environ 450 chercheurs, sera le théâtre d’une rencontre entre les connaissances autochtones et la physique de la matière. Cette étape cherchera à explorer la possibilité d’un dialogue entre des démarches de connaissance reposant sur des méthodes, des perceptions et des représentations très différentes.

Un atelier consacré à la « gouvernance vivante » réunira également la délégation et des entrepreneurs à Paris le 13 octobre. Une conférence ouverte au public est par ailleurs annoncée à Bruxelles le 10 octobre afin de restituer les premiers enseignements de la démarche.

Un peuple attaché à la continuité du vivant

Les Kogis vivent dans la Sierra Nevada de Santa Marta, dans le nord de la Colombie. Cette chaîne montagneuse côtière est considérée comme la plus haute du monde. La population kogi, estimée à 1,5 million de personnes au début du XVIe siècle, compterait aujourd’hui environ 25 000 membres.

Descendants de la civilisation précolombienne Tayrona, les Kogis ont maintenu leurs connaissances malgré plusieurs siècles de conquête, de violence et de dépossession territoriale. Avec les peuples Arhuaco, Wiwa et Kankuamo, leurs savoirs ont été inscrits en 2022 par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Dans leur conception du monde, le territoire n’est pas uniquement un espace géographique ou une ressource à exploiter. Il est perçu comme un ensemble vivant, composé de relations entre les sols, l’eau, les plantes, les animaux, les humains et les éléments naturels. Les autorités spirituelles kogis, appelées Mamas pour les hommes et Sagas pour les femmes, suivent une formation qui peut durer dix-huit ans. Celle-ci vise notamment à développer une connaissance sensible des équilibres du vivant.

La délégation annoncée comprend Miguel Dingula, Mama kogi à l’origine de la démarche engagée en 2015, Luis Alimaco, interprète et passeur entre les cultures, ainsi que Mamu Sale, présenté comme un spécialiste traditionnel de l’eau. Mauricio Montana, ingénieur cartographe et directeur de Tchendukua Aquí y Alla en Colombie, participera également au projet, tout comme le géographe Éric Julien, fondateur de l’association Tchendukua.

Les contributions d’Arregocés Conchacala, déjà présent lors du deuxième diagnostic croisé, seront diffusées sous la forme de capsules vidéo en raison de son état de santé.

Croiser les perceptions sans opposer les connaissances

La démarche ne vise pas à substituer un savoir à un autre. Elle repose sur la confrontation des observations et sur la recherche de complémentarités entre des méthodes scientifiques occidentales et une connaissance autochtone construite sur plusieurs millénaires.

Lors des précédentes éditions, certaines observations des Kogis avaient rejoint ou complété les analyses de chercheurs. Sur le site de Rophin, en Auvergne, leurs remarques concernant la radioactivité du sol avaient été mises en regard des travaux de radiochimistes du laboratoire Subatech. À Lyon et Villeurbanne, leur lecture du confluent entre l’Ain et le Rhône avait conduit des hydrologues à s’interroger sur la notion de fleuve « libre ».

Pour cette troisième édition, les organisateurs souhaitent dépasser le temps de la rencontre. Les relations établies entre les participants doivent se prolonger après le départ de la délégation. Chaque site est ainsi envisagé comme un laboratoire capable d’expérimenter de nouvelles pratiques dans la gestion des sols, de l’eau, des forêts, de l’agriculture ou de l’aménagement.

Cette continuité doit permettre d’évaluer les effets concrets des échanges, mais aussi leur capacité à modifier les politiques locales, les modes de gouvernance et les rapports entre les habitants et leurs territoires.

Une démarche inscrite dans un contexte de crises multiples

Le projet intervient alors que plusieurs secteurs sont confrontés à des difficultés durables. Dans les territoires viticoles et céréaliers, les épisodes de gel, de sécheresse ou de maladies végétales fragilisent les modèles agricoles. Dans les espaces périurbains, la construction de logements, l’artificialisation des sols et la préservation des terres agricoles deviennent difficiles à concilier.

La disponibilité de l’eau occupe également une place croissante dans les préoccupations locales. La raréfaction de la ressource, la modification des régimes de précipitations et l’assèchement de certaines sources imposent de repenser les usages et les modes de partage.

Le Diagnostic Croisé de santé des territoires 3 part du constat que l’accumulation des données, des réglementations et des rapports ne suffit pas toujours à enrayer les dégradations observées. Il propose donc de réintroduire dans l’analyse la mémoire des lieux, les savoirs transmis et la perception des relations entre les différentes composantes d’un écosystème.

Fondée en 1997, l’association Tchendukua Ici et Ailleurs travaille principalement à la restitution de terres ancestrales aux peuples de la Sierra Nevada de Santa Marta. Elle indique avoir permis la restitution de 2 880 hectares aux peuples Kogi et Wiwa, la réinstallation de plus de 80 familles et la régénération de plus de 1 200 hectares de forêts.

Avec cette troisième édition, l’association cherche désormais à transformer le dialogue interculturel en outil d’expérimentation territoriale. L’enjeu sera de déterminer si la rencontre entre sciences modernes, expériences locales et savoirs autochtones peut réellement contribuer à restaurer des milieux fragilisés et à renouveler les décisions prises pour les aménager.

Elliot

Actualité en générale, d'entreprise, de société, d'écologie Article corrigé grâce à l'IA

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