Coupe du Monde 2026 : le défi carbone d’un Mondial hors norme
La Coupe du Monde 2026 s’annonce déjà comme un événement sportif historique par son ampleur. Mais elle pourrait aussi marquer un tournant moins glorieux : celui d’un tournoi au bilan carbone inédit. Selon une estimation publiée par Greenly, l’empreinte totale de la compétition pourrait atteindre 7,8 millions de tonnes de CO₂e, soit plus du double des émissions officiellement associées au Mondial 2022 au Qatar.
Ce chiffre illustre un paradoxe. L’édition 2026 utilisera principalement des stades existants, notamment des enceintes de football américain, ce qui limite fortement l’impact lié à la construction d’infrastructures nouvelles. Pourtant, le bilan global explose. La raison tient moins aux stades qu’à la géographie même de la compétition : trois pays hôtes, seize villes, 104 matchs et des millions de spectateurs appelés à se déplacer sur de très longues distances.
Un tournoi élargi, un impact démultiplié
Organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, la Coupe du Monde 2026 sera la première à accueillir 48 équipes. Le nombre de rencontres passera de 64 lors de l’édition 2022 à 104, soit une hausse de 63 %. La durée du tournoi atteindra environ 39 jours, contre 28 au Qatar. Cette extension devrait s’accompagner d’une fréquentation massive, avec près de 6 millions de billets attendus, contre 3,4 millions pour l’édition précédente.
Cette montée en puissance sportive et commerciale a une traduction environnementale directe. D’après l’analyse de Greenly, les déplacements des supporters représenteraient à eux seuls 87 % de l’empreinte carbone totale du tournoi. En volume, cela correspondrait à 6,82 millions de tonnes de CO₂e, un niveau comparable à l’empreinte annuelle d’environ 725 000 Français.
Le constat est donc clair : le principal poste d’émissions ne viendrait ni de l’exploitation des stades, ni de la logistique, ni même de l’hébergement, mais des trajets aériens générés par la venue des spectateurs. La Coupe du Monde 2026 pose ainsi une question centrale pour l’avenir des grands événements internationaux : peut-on continuer à organiser des compétitions toujours plus vastes sans intégrer la mobilité des publics au cœur de leur conception ?
Le billet d’avion, véritable point noir climatique
L’étude met en évidence un déséquilibre particulièrement frappant. Les spectateurs internationaux représenteraient environ 35 % des présences, mais seraient responsables de 74 % des émissions liées aux déplacements. Autrement dit, une minorité de visiteurs concentrerait l’essentiel de l’impact climatique du transport.
La distance moyenne parcourue par un spectateur international serait nettement plus élevée qu’en 2022. Greenly estime le trajet aller-retour moyen à 19 400 kilomètres pour l’édition 2026, contre environ 13 000 kilomètres pour le Qatar. L’écart est considérable, d’autant qu’il s’applique à plusieurs millions de visiteurs internationaux.
Certains exemples donnent la mesure du phénomène. Un supporter venant d’Inde pour assister à un match dans un stade américain moyen générerait environ 3 253 kg de CO₂e pour son aller-retour. Les spectateurs venant d’Arabie saoudite, du Soudan, d’Iran ou d’Égypte afficheraient également des niveaux d’émissions élevés, en raison des très longues distances parcourues.
Cette donnée change la manière d’aborder le bilan carbone des grands événements sportifs. Il ne suffit plus de construire moins de stades neufs ou de mieux gérer les déchets. Ces efforts restent nécessaires, mais ils deviennent secondaires si le format même du tournoi multiplie les voyages intercontinentaux.
Une comparaison contrastée avec Qatar 2022
La comparaison avec la Coupe du Monde 2022 doit être nuancée. Le Qatar avait construit sept stades entièrement neufs, ce qui avait lourdement pesé sur son bilan. Les infrastructures représentaient alors près d’un quart des émissions totales. En 2026, ce poste serait beaucoup plus limité, autour de 3,1 %, puisque les sites utilisés existent déjà et nécessitent principalement des rénovations.
L’hébergement pèserait également moins lourd qu’au Qatar. Greenly estime que les hôtels américains seraient environ six fois moins carbonés que ceux mobilisés dans le contexte qatari, marqué par une climatisation intensive dans un environnement désertique.
Mais ces gains sont largement effacés par la dispersion géographique du tournoi. Le Mondial 2026 ne se concentre pas dans une zone compacte. Il s’étend sur un immense espace nord-américain, avec des distances importantes entre les villes hôtes. Même les déplacements internes des supporters peuvent devenir conséquents, notamment pour ceux qui suivront leur équipe sur plusieurs matchs.
Cette différence structurelle explique pourquoi une édition utilisant moins de nouvelles infrastructures peut malgré tout devenir beaucoup plus émettrice. Le problème ne réside plus principalement dans le béton, mais dans l’avion.
Un écart important avec les premières estimations
L’analyse de Greenly fait également apparaître un écart significatif avec les premières estimations disponibles. Lors de la candidature conjointe, une évaluation réalisée en 2018 avançait un bilan de 3,7 millions de tonnes de CO₂e. Mais cette estimation reposait sur un format à 80 matchs, alors que le tournoi en comptera finalement 104.
Ce décalage pose un problème de transparence et d’actualisation. Le format de la compétition a changé, le nombre de matchs a augmenté, la durée s’est allongée, mais la référence publique initiale n’a pas été révisée officiellement à la hauteur de cette nouvelle réalité.
L’enjeu est d’autant plus sensible que la FIFA s’est engagée, dans le cadre du mouvement sportif international pour le climat, à réduire ses émissions et à atteindre la neutralité carbone à horizon 2040. Or, selon Greenly, la stratégie de durabilité du tournoi 2026 traite plusieurs sujets importants, comme l’efficacité énergétique, les déchets ou la logistique, mais ne fixe pas d’objectif carbone global actualisé intégrant pleinement les déplacements des spectateurs.
Trois leviers pour limiter l’impact des futurs tournois
Au-delà du constat, l’étude ouvre plusieurs pistes de réflexion. La première concerne la composition du public. Plus la part de spectateurs internationaux venant de très loin est élevée, plus le bilan carbone augmente. Cette réalité ne signifie pas qu’il faille fermer les grands événements au public mondial, mais elle invite à réfléchir aux conditions d’accueil, à la billetterie, aux fan zones locales, à la retransmission collective et aux formes de participation moins carbonées.
Le deuxième levier porte sur le format géographique. Des compétitions plus compactes, concentrées dans des territoires bien connectés, réduisent mécaniquement les distances parcourues. Cette question pourrait devenir un critère déterminant dans l’attribution des futurs événements sportifs internationaux.
Le troisième levier concerne les transports alternatifs, notamment pour les publics nord-américains. Train, covoiturage, bus longue distance, navettes électriques, coordination entre villes hôtes : autant de solutions qui ne supprimeront pas l’impact des vols intercontinentaux, mais peuvent réduire une partie des émissions liées aux déplacements internes.
Le sport mondial face à ses contradictions
La Coupe du Monde reste un événement populaire, fédérateur et planétaire. Elle fait partie des rares moments capables de rassembler des milliards de personnes autour d’une passion commune. Mais cette puissance symbolique lui donne aussi une responsabilité particulière.
L’édition 2026 montre que la transition écologique du sport ne peut plus se limiter à des gestes visibles ou à des engagements généraux. L’essentiel du bilan peut se jouer ailleurs, dans les choix d’organisation, dans la localisation des matchs, dans le nombre d’équipes, dans le calendrier, dans la billetterie et dans les distances imposées aux supporters.
Le débat n’est donc pas de savoir s’il faut renoncer aux grands événements sportifs, mais comment les concevoir autrement. À l’heure où les compétitions s’agrandissent, se mondialisent davantage et cherchent à maximiser leur audience, leur empreinte climatique devient un indicateur incontournable.
La Coupe du Monde 2026 pourrait ainsi rester dans l’histoire pour ses records sportifs. Elle risque aussi d’y entrer comme le Mondial qui aura révélé, de manière spectaculaire, que le véritable défi climatique du football mondial ne se trouve pas seulement dans les stades, mais dans tout ce qui permet aux foules d’y parvenir.

