La science met en lumière des risques encore mal évalués
Le développement de l’éolien en mer, présenté comme l’un des leviers de la transition énergétique française, soulève des interrogations croissantes sur ses conséquences pour la biodiversité marine. Une expertise scientifique collective pilotée par l’Ifremer et le CNRS apporte désormais de nouveaux éléments sur l’ampleur de ces impacts, mais aussi sur les nombreuses lacunes qui entourent encore leur évaluation.
Commandé par le gouvernement dans le cadre de l’Observatoire de l’éolien en mer, ce travail rassemble les connaissances scientifiques disponibles sur les effets des parcs éoliens offshore. Vingt-cinq chercheurs issus de treize établissements ont analysé 411 publications scientifiques internationales, sélectionnées parmi environ 4 500 références recensées. Par son ampleur, cette expertise constitue une synthèse importante sur un secteur appelé à se développer rapidement au cours des prochaines années.
Ses premiers résultats confirment que l’implantation massive et prolongée d’éoliennes en mer pourrait entraîner une transformation notable des écosystèmes marins. Les conséquences ne se limitent pas à la phase de construction des parcs. Elles peuvent également apparaître pendant leur exploitation, en modifiant durablement les habitats, les déplacements et les comportements de nombreuses espèces.
Des conséquences multiples pour les oiseaux marins
Les oiseaux marins figurent parmi les espèces les plus exposées. Le risque de collision avec les pales constitue l’un des effets les plus visibles, mais il ne représente qu’une partie du problème.
Certaines espèces, comme la mouette tridactyle, le fou de Bassan, les plongeons catmarins ou encore les guillemots de Troïl, peuvent être contraintes de contourner les zones occupées par les éoliennes. Ces modifications de trajectoire entraînent une dépense énergétique supplémentaire, en particulier lors des déplacements entre les sites de reproduction et les zones d’alimentation.
À long terme, ce surcoût énergétique peut réduire les capacités de reproduction et fragiliser des populations déjà soumises à de nombreuses pressions. Le contournement des parcs peut également provoquer une perte d’habitat fonctionnel, certaines zones devenant moins accessibles, voire totalement évitées par les oiseaux.
Ces effets sont particulièrement difficiles à mesurer lorsqu’ils concernent des espèces très mobiles, capables de parcourir de longues distances. Un parc éolien pris isolément peut sembler ne produire qu’un impact limité, alors que l’accumulation de plusieurs installations sur les mêmes axes de déplacement peut avoir des conséquences beaucoup plus importantes.
Les chauves-souris sont également concernées. Lorsqu’elles évoluent à proximité des éoliennes, elles peuvent être victimes de collisions, mais aussi de barotraumatismes. Ces lésions internes, provoquées par de brusques variations de pression autour des pales, sont souvent mortelles. Le phénomène inquiète d’autant plus que plusieurs espèces de chauves-souris sont déjà fortement menacées.
Une majorité de mesures dont l’efficacité reste incertaine
L’un des principaux enseignements de l’expertise concerne les mesures mises en place pour éviter, réduire ou compenser les atteintes à la biodiversité. Dans la séquence dite ERC, l’évitement est censé constituer la priorité. Il consiste à ne pas implanter un projet dans une zone où les risques environnementaux sont trop importants.
Or, 85 % des mesures étudiées relèvent de la réduction des impacts. Ce chiffre traduit une attention beaucoup plus limitée portée à l’évitement, alors qu’il est considéré comme le moyen le plus efficace de protéger les espèces et les habitats.
La réduction intervient lorsque le projet est déjà décidé. Elle peut prendre la forme d’adaptations techniques, de restrictions temporaires ou de dispositifs destinés à limiter les collisions et les perturbations. Toutefois, leur efficacité n’est pas toujours démontrée.
Selon les résultats présentés, 66 % des mesures relevant de la séquence éviter, réduire, compenser n’ont jamais été testées en conditions réelles. Elles peuvent avoir été étudiées de manière théorique ou expérimentale, sans que leur pertinence soit confirmée au sein d’un parc éolien en fonctionnement.
Cette absence de validation scientifique fragilise l’évaluation environnementale des projets. Elle rend également difficile la comparaison entre les engagements pris par les exploitants et les effets réellement observés sur le terrain.
Des parcs largement implantés dans des espaces protégés
L’expertise met aussi en évidence la place importante des parcs éoliens français au sein de zones bénéficiant d’un statut de protection. Au total, 77 % de la surface des parcs éoliens français serait située dans des espaces classés comme aires protégées.
Cette situation alimente les inquiétudes sur la compatibilité entre le développement énergétique et la préservation de secteurs reconnus pour leur richesse écologique. Les parcs naturels marins et les sites Natura 2000 font notamment partie des espaces concernés.
Pour la Ligue pour la protection des oiseaux, la planification devrait accorder une place beaucoup plus importante à l’évitement de ces zones. L’association estime que les projets devraient être implantés en priorité en dehors des espaces les plus sensibles, plutôt que de chercher ensuite à atténuer les effets d’installations déjà programmées.
Cette position ne remet pas en cause le principe de l’éolien en mer. Elle souligne toutefois la nécessité de concilier les objectifs climatiques avec les engagements de protection de la biodiversité. Une transition énergétique qui contribuerait à fragiliser davantage certaines espèces marines risquerait de déplacer le problème environnemental plutôt que de le résoudre.
Une mortalité difficile à mesurer
L’étude relève également l’absence de méthode suffisamment fiable pour mesurer la mortalité des oiseaux provoquée par les collisions en mer. Contrairement aux éoliennes terrestres, où les cadavres peuvent parfois être retrouvés au pied des installations, les victimes tombant dans l’océan sont généralement emportées par les courants ou disparaissent rapidement.
Cette difficulté limite fortement la capacité à quantifier les impacts réels. Elle peut conduire à sous-estimer la mortalité et à présenter des bilans incomplets.
L’harmonisation des protocoles de suivi apparaît donc comme une priorité. Des méthodes communes, appliquées à l’échelle nationale, permettraient de comparer les résultats entre les différents parcs et de mieux mesurer l’évolution des populations.
La standardisation des méthodes d’évaluation des pertes et des gains de biodiversité constitue un autre enjeu. Sans indicateurs partagés, il devient difficile de vérifier si les mesures de compensation produisent réellement les bénéfices annoncés.
L’angle mort des effets cumulés
L’expertise scientifique insiste enfin sur le manque d’évaluations portant sur les effets cumulés. Les études sont encore souvent conduites parc par parc, sans intégrer suffisamment les conséquences de l’ensemble des installations présentes ou projetées dans une même zone.
Cette approche apparaît particulièrement inadaptée pour les oiseaux, les mammifères marins ou les chauves-souris, dont les déplacements dépassent largement le périmètre d’un seul projet. Une succession de parcs peut créer des obstacles sur les routes migratoires, réduire l’accès à plusieurs zones d’alimentation et accroître les dépenses énergétiques.
Les effets cumulés devraient également prendre en compte les autres activités humaines qui affectent le milieu marin, comme le trafic maritime, la pêche, les pollutions, l’extraction de matériaux ou encore les infrastructures portuaires. L’éolien ne se déploie pas dans un espace vierge, mais dans des écosystèmes déjà soumis à de multiples pressions.
L’absence de vision globale peut ainsi conduire à sous-estimer le risque encouru par certaines populations. Un impact jugé acceptable à l’échelle d’un seul projet peut devenir préoccupant lorsqu’il s’ajoute à d’autres perturbations.
Le projet de Dunkerque au cœur des critiques
La LPO cite notamment le projet éolien de Dunkerque comme exemple des limites de la planification actuelle. L’installation est prévue dans un couloir de migration d’importance internationale, fréquenté par de nombreuses espèces.
L’association reproche au projet l’absence d’une étude suffisamment approfondie de sites alternatifs, ainsi qu’une prise en compte insuffisante des effets cumulés. Elle souligne également que l’efficacité de certaines mesures de réduction et de compensation n’a pas été démontrée.
Un recours a été engagé avec plusieurs associations françaises, belges et européennes afin d’obtenir l’arrêt du projet. Cette démarche illustre les tensions croissantes entre les objectifs de développement de l’éolien en mer et la protection des grandes voies migratoires.
Repenser la planification des futurs parcs
Les premiers résultats de cette expertise collective ne conduisent pas à rejeter l’éolien offshore, mais à réclamer une planification plus rigoureuse. Pour la LPO, le développement de cette énergie doit reposer sur une connaissance scientifique renforcée, des méthodes de suivi harmonisées et une réelle priorité donnée à l’évitement.
La sélection des zones d’implantation apparaît comme une étape déterminante. Elle devrait intégrer les habitats essentiels, les couloirs migratoires, les zones d’alimentation et de reproduction, mais aussi les effets combinés de l’ensemble des projets envisagés.
La publication de l’expertise intervient alors que la France accélère le déploiement de nouvelles capacités éoliennes en mer. Dans ce contexte, ses conclusions pourraient contribuer à faire évoluer les méthodes d’évaluation et les décisions d’aménagement.
Pour Allain Bougrain Dubourg, président de la LPO, ces résultats doivent désormais se traduire par des changements concrets dans la conduite des projets. Il appelle à anticiper, éviter et mesurer les impacts, plutôt qu’à poursuivre le développement des installations sans disposer de données suffisantes.
L’enjeu dépasse le seul secteur de l’énergie. Il s’agit de déterminer si la transition énergétique peut être menée sans aggraver l’érosion de la biodiversité. L’expertise de l’Ifremer et du CNRS rappelle que la réussite du déploiement de l’éolien en mer ne pourra pas être évaluée uniquement à partir du nombre de turbines installées ou de la quantité d’électricité produite. Elle dépendra aussi de la capacité à préserver durablement les écosystèmes marins.



