Il faut près de vingt ans pour créer une nouvelle variété de pomme
Créer une nouvelle variété de pomme demande du temps, de la patience et une sélection particulièrement rigoureuse. Entre le premier croisement de deux variétés et la commercialisation d’un nouveau fruit, quinze à vingt ans peuvent s’écouler, parfois davantage. Sur quelque 20 000 semis issus d’un programme de sélection, seuls un ou deux parviennent généralement au stade de candidat variétal. Même à ce niveau, rien ne garantit que la future pomme rencontrera le succès auprès des consommateurs.
Le 10 octobre 2026, deux nouvelles variétés de pommes ont été baptisées à Rankweil, en Autriche, à l’occasion du centenaire de l’association des arboriculteurs du Vorarlberg. Sélectionnées dans les parcelles de l’entreprise suisse Lubera, à Felben-Wellhausen, elles étaient jusqu’alors identifiées par les numéros 1157/15 et 1485/18.
Leur particularité tient notamment à leur longue histoire. La première est issue d’un croisement réalisé dix-huit ans auparavant, la seconde d’un travail engagé quinze ans plus tôt. Deux exemples qui illustrent les délais nécessaires pour obtenir une nouvelle variété fruitière.
Des milliers de pépins pour quelques variétés prometteuses
La création d’une pomme commence par un croisement contrôlé. Le pollen d’une variété sélectionnée est déposé sur la fleur d’une autre variété. Les pépins obtenus donnent naissance à des arbres génétiquement différents, chacun constituant une nouvelle combinaison de caractéristiques héréditaires.
Mais produire une nouvelle combinaison génétique ne suffit pas. Encore faut-il que le futur arbre présente des qualités suffisamment intéressantes pour justifier sa conservation.
Chez Lubera, le processus commence avec environ 20 000 semis. Après une première phase d’observation et d’évaluation, seuls 100 à 200 plants sont retenus. Les critères portent notamment sur les caractéristiques des fruits, leur goût, leur comportement à la culture et leur potentiel de développement.
Ces premiers candidats sont ensuite multipliés afin de vérifier que leurs qualités se retrouvent sur plusieurs arbres. Lors de cette deuxième phase, les sélectionneurs disposent généralement de 10 à 15 arbres présentant le même patrimoine génétique.
Cette étape permet de distinguer les caractéristiques réellement propres à la variété des résultats qui pourraient être liés aux conditions particulières de culture d’un arbre isolé.
Au terme de ces évaluations successives, il ne reste parfois qu’un ou deux candidats sur les milliers de semis initiaux.
Le travail n’est pourtant pas achevé. Il faut encore multiplier les arbres, produire suffisamment de plants et organiser leur introduction sur le marché. Plusieurs années supplémentaires peuvent être nécessaires avant que les jardiniers ou les arboriculteurs professionnels puissent accéder à la nouvelle variété.
Une sélection qui peut réserver des surprises
Le parcours du numéro 1157/15 illustre les incertitudes de ce travail.
Cette pomme est née en 2008 d’un croisement entre les variétés Paradis Myra et Kanzi. Lors de sa première évaluation détaillée, en 2015, elle avait obtenu d’excellentes appréciations gustatives. Son arôme et son évaluation globale avaient chacun reçu la note maximale de 9 sur 9.
Les observations des sélectionneurs décrivaient alors un fruit ferme, relativement acidulé, présentant des qualités rappelant celles de Pink Lady.
Malgré ces résultats prometteurs, la variété a failli disparaître des priorités du programme de sélection.
Sa maturation plus tardive que celle d’autres pommes issues des mêmes travaux lui avait valu une attention limitée pendant les périodes d’évaluation automnales. Pendant plusieurs années, son potentiel est ainsi resté largement inexploité.
Ce n’est qu’en 2023 que ses qualités ont été redécouvertes. Son baptême, le 10 octobre 2026, intervient donc dix-huit ans après le croisement initial.
Cette histoire montre qu’une variété intéressante peut rester longtemps dans l’ombre, non parce qu’elle présente nécessairement des défauts majeurs, mais parce que les programmes de sélection doivent gérer simultanément un très grand nombre de candidats.
Honeycrisp ou le succès d’une pomme presque abandonnée
L’histoire de Honeycrisp constitue un autre exemple des difficultés à prévoir le devenir commercial d’une nouvelle variété.
Originaire du Minnesota, aux États-Unis, cette pomme serait issue d’un croisement réalisé vers 1960. Identifiée sous le numéro MN1711, elle avait été reconnue comme prometteuse en 1974.
Son développement a pourtant connu plusieurs obstacles. Des dégâts liés au gel et des conditions de culture difficiles ont failli entraîner son abandon.
En 1982, le sélectionneur David Bedford a décidé de poursuivre son évaluation, convaincu par sa texture particulièrement croquante, caractéristique qui deviendra l’un de ses principaux arguments commerciaux.
Honeycrisp a finalement été introduite sur le marché en 1991, soit environ trois décennies après son croisement initial.
Ses débuts sont restés modestes. Considérée comme relativement difficile à cultiver, elle n’a pas immédiatement connu une diffusion importante.
Sa progression s’est ensuite accélérée. Dans l’État de Washington, les surfaces cultivées sont passées d’environ 300 acres en 2001 à près de 9 000 acres en 2011, soit une multiplication par trente en dix ans.
Cette évolution rappelle que la réussite d’une variété ne dépend pas uniquement de ses qualités agronomiques. Les préférences des consommateurs, les prix, les conditions de production et les stratégies commerciales jouent également un rôle déterminant.
Une pomme peut donc présenter des qualités remarquables sans nécessairement trouver immédiatement son marché.
Anticiper les attentes des consommateurs vingt ans à l’avance
La durée des programmes de sélection constitue une difficulté particulière pour les entreprises spécialisées dans la création variétale.
Lorsqu’un sélectionneur réalise un croisement, il doit imaginer les caractéristiques qui intéresseront les consommateurs quinze ou vingt ans plus tard.
Or, les préférences alimentaires peuvent évoluer pendant cette période. Les attentes concernant la texture, l’acidité, la saveur ou encore la facilité de culture ne sont pas nécessairement les mêmes d’une génération à l’autre.
Les conditions de production constituent également un élément important. Une variété destinée aux jardiniers amateurs ne répond pas toujours aux mêmes exigences qu’une pomme destinée à une exploitation arboricole professionnelle.
Lubera a notamment choisi d’orienter ses travaux vers le marché du jardin familial. L’entreprise privilégie la sélection de plantes comestibles présentant des qualités gustatives, une facilité de culture et une meilleure résistance, tout en recherchant des caractéristiques susceptibles de différencier les nouvelles variétés.
Son organisation associe les activités de sélection, de production et de commercialisation. Les retours des clients peuvent ainsi contribuer à orienter les futurs travaux de développement.
Cette approche ne supprime toutefois pas la principale difficulté de la sélection fruitière : le décalage considérable entre les décisions prises aujourd’hui et leur éventuelle traduction commerciale plusieurs décennies plus tard.
Le baptême d’une variété ne garantit pas sa réussite
L’obtention d’une nouvelle pomme ne correspond pas à un événement unique, mais à une succession d’étapes.
La première intervient lors de la fécondation, lorsque le croisement donne naissance à un patrimoine génétique inédit. La deuxième correspond à la sélection d’un jeune arbre parmi des milliers de semis. La troisième commence lorsque cet arbre est multiplié afin de confirmer ses qualités sur plusieurs sujets.
Vient ensuite la phase de développement commercial, qui exige encore du temps et des investissements.
Même lorsqu’une nouvelle variété a franchi toutes les étapes techniques, son avenir reste incertain. Sa réussite dépendra de sa capacité à satisfaire durablement les producteurs et les consommateurs.
Les deux pommes baptisées en Autriche le 10 octobre 2026 ont ainsi franchi une étape importante après quinze et dix-huit années de sélection. Mais leur nom ne constitue pas une garantie de succès.
À l’image de Honeycrisp, dont le potentiel commercial ne s’est révélé que progressivement, une nouvelle variété peut mettre de nombreuses années à s’imposer.
Dans la sélection pomologique, vingt ans représentent donc moins un délai exceptionnel qu’un horizon habituel. Chaque nouvelle pomme est le résultat d’un long processus scientifique, agricole et économique, dont l’issue demeure difficile à prévoir.
Et lorsqu’une variété arrive enfin sur le marché, une autre forme de sélection commence : celle des consommateurs.



